EspaceSuisse

Inforum — Le magazine du développement territorial suisse

|

Article encore disponible pour les non-membres durant 87 jours Devenir membre

Le Prix Wakker n’est pas un monument

Si le Prix Wakker porte en premier lieu un regard rétrospectif, il n’en constitue pas moins un engagement pour l’avenir. La distinction attribuée à Brigue-Glis VS ne salue pas seulement un développement exemplaire: elle exprime aussi l’attente que l’aménagement du territoire redevienne une tâche publique visant à façonner le monde de demain.

#

Le Prix Wakker 2026 décerné à Brigue-Glis récompense une ville qui, au fil des décennies, a montré ce que pouvait être une culture du bâti défendue avec constance dans l’espace alpin.

Cette distinction est méritée. Elle salue le soin apporté au patrimoine historique, l’ouverture à l’architecture contemporaine et la capacité à traduire des événements marquants – comme les catastrophes naturelles – en qualités urbanistiques durables.

La culture du bâti comme pacte entre les générations #

Mais le Prix Wakker n’est pas un monument à la gloire des réalisations passées. Il s’agit d’une distinction accordée pour un temps donné, et donc aussi d’une invitation à prendre à nouveau conscience de ses propres responsabilités. À Brigue-Glis, la question se pose avec une acuité particulière. Les qualités saluées aujourd’hui sont le fruit de décisions, de positionnements et d’investissements déployés sur plusieurs décennies.

Presque toutes les personnes qui ont marqué ce développement de leur empreinte n’occupent actuellement plus de fonctions à responsabilité. Ce n’est ni un reproche ni une relativisation, mais un simple constat: la culture du bâti est un pacte entre les générations. Chaque génération bénéficie des réalisations de celles qui l’ont précédée – et a en retour le devoir de transmettre cette valeur ajoutée.

Les générations laissent leur empreinte: le château de Stockalper à l'époque baroque.

(Source: Gaëtan Bally/Keystone/Schweizer Heimatschutz)

Le garage postal de Brigue-Glis à l'époque moderne.

(Source: Gaëtan Bally/Keystone/Schweizer Heimatschutz))

L’immeuble contemporain Sainte-Ursule.

(Source: Gaëtan Bally/Keystone/Schweizer Heimatschutz)

L’aménagement du territoire n’est pas une science exacte #

Ces dernières années, la discussion sur l’aménagement du territoire à Brigue-Glis s’est de plus en plus focalisée sur un seul thème: les dézonages. Des travaux de planification et des pesées d’intérêts différenciées ont été remis globalement en question et balayés comme de prétendues entraves technocratiques à la propriété privée.

L’idée s’est imposée que l’aménagement du territoire consiste avant tout à restreindre les intérêts privés.

Dans le débat public et dans une grande partie des médias, ce raccourci a rarement fait l’objet d’une mise en perspective critique, renforçant ainsi l’impression que l’aménagement du territoire consiste avant tout à restreindre les intérêts privés.

Or, cette vision est réductrice. L’aménagement du territoire n’est pas une science exacte. Il ne se résume pas à ajuster mécaniquement la surface des zones à bâtir aux prévisions, en encore moins à appliquer schématiquement les exigences juridiques minimales.

L’aménagement du territoire est une tâche publique destinée à façonner notre développement spatial: il doit préserver les qualités à long terme et concilier des intérêts divergents. C’est précisément cela qu’exige la loi fédérale sur l’aménagement du territoire (LAT):

  • L’article 1 LAT oblige la Confédération, les cantons et les communes à utiliser le sol de façon mesurée et à coordonner leurs activités qui ont des effets sur l’organisation du territoire. 
  • L’article 3 LAT précise ce mandat: le développement de l’urbanisation doit se faire vers l’intérieur du milieu bâti, les paysages doivent être préservés, les sites construits sauvegardés et les bases naturelles de la vie garanties.

Ces principes ne sont pas un simple cadre abstrait. Ils exigent des décisions concrètes, même si elles dérangent parfois.

Un cadre directeur objectif pour l’urbanisation #

À cet égard, Brigue-Glis s’est remarquablement bien positionnée avec ses lignes directrices pour le développement territorial adoptées en 2014, soit avant même l’entrée en vigueur de la première révision partielle de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT 1), très controversée en Valais. La ville dispose d’une base stratégique qui a été élaborée sur un large consensus et qui mise résolument sur des critères qualitatifs.

Ce document formule des objectifs spatiaux, distingue les zones de développement et celles à préserver, identifie les enjeux sensibles du paysage et du site construit et fournit des repères pour un développement vers l’intérieur de qualité. C’est une excellente base pour mettre en œuvre la LAT 1 de façon convaincante, non seulement sur le plan formel, mais aussi sur le fond.

Les dézonages pour le seul principe de dézoner ne sont ni pertinents sur le plan de la planification ni politiquement défendables

Les bureaux d’aménagistes face à leurs responsabilités #

Les dézonages pour le seul principe de dézoner ne sont ni pertinents sur le plan de la planification ni politiquement défendables. En revanche, là où existent des motifs clairs liés au paysage, au site construit ou à l’aménagement du territoire, l’intérêt public doit primer sur les intérêts privés. Il ne s’agit pas là de porter atteinte à la propriété, mais de l’inscrire dans le cadre prévu par le droit. La propriété est protégée, certes, mais elle n’est pas sans limites.

Le principe de la pesée des intérêts veut que les intérêts privés s’effacent lorsqu’un intérêt public prépondérant est en jeu. C’est précisément pour cette raison qu’une rigueur particulière est requise de la part des spécialistes-conseils. L’aménagement du territoire ne saurait être compris avant tout comme un exercice visant à préserver au maximum les droits de propriété existants ou à présenter les objectifs supérieurs comme négociables.

Quiconque conseille les communes dans leur développement territorial partage aussi la responsabilité de veiller au respect des principes de la LAT, sans les relativiser, même lorsque cela s’avère politiquement incommode. Une distance critique vis-à-vis de l’État est légitime; ignorer systématiquement les intérêts publics ne l’est pas.

Quiconque conseille les communes porte aussi la responsabilité de veiller au respect des principes de la LAT.

La propriété est protégée, mais pas sans limites: lorsque des intérêts publics prépondérants sont en jeu – par exemple la protection des sites construits ou du paysage –, ils priment les intérêts privés.

(Source: Gaetan Bally Keystone/Schweizer Heimatschutz)

Penser et agir à l’échelle régionale #

L’attribution du Prix Wakker met encore davantage en lumière la responsabilité régionale de Brigue-Glis. En tant que pôle haut-valaisan de formation, de santé et de transports, la ville exerce une influence qui dépasse largement ses frontières. Ce rôle est explicitement pris en compte dans la loi sur l’aménagement du territoire: l’article 1 LAT exige non seulement une utilisation mesurée du sol, mais aussi un développement coordonné de l’urbanisation et des infrastructures au-delà des limites communales.

Le projet d’agglomération Brigue-Viège-Naters a montré qu’une collaboration était possible et qu’elle pouvait produire des avancées significatives. L’autonomie communale ne peut pas servir d’argument contre une coordination régionale.

L’aménagement du territoire ne s’arrête pas aux frontières communales,

Dans le développement de l’urbanisation comme dans la coordination des infrastructures publiques, notamment, l’agglomération Brigue-Viège-Naters possède encore un potentiel considérable. Des stratégies fragmentées et des intentions de développement concurrentes vont à l’encontre non seulement des objectifs de la LAT, mais aussi des exigences formulées par le Prix Wakker.

L’aménagement du territoire ne s’arrête pas aux frontières communales. Quand on exerce une influence à l’échelle régionale, on doit penser – et agir – à cette même échelle. Le Prix Wakker confère ici un poids supplémentaire à Brigue-Glis. Et il renforce l’attente de voir la ville assumer activement ce rôle.

Le bâtiment abritant les vestiaires du FC Brigue-Glis est solide comme un roc – le siège de Gianni, lui, est un peu moins stable.

(Source: Gaëtan Bally/Keystone/Schweizer Heimatschutz)

Le Prix Wakker, une invitation à aller plus loin #

Le Prix Wakker 2026 décerné à Brigue-Glis est donc moins l’aboutissement d’une évolution qu’un mandat pour l’avenir. C’est une invitation bienveillante à tirer pleinement parti des bases solides déjà posées. Et c’est aussi un appel à appréhender à nouveau l’aménagement du territoire pour ce qu’il est: une tâche publique visant à façonner l’avenir.